Arthur
Honegger était un grand collectionneur de pipes. Il
en avait des centaines dans son bureau, suspendues
à des râteliers au-dessous d'un masque de Silène.
Chaque matin, avant de tracer sur la portée ses premières
notes, il fumait une pipe, ce qu'il appelait " prendre
l'inspiration au lasso des bouffées de tabac ". Il
disait à ses visiteurs :
- Nul encore, je crois, n'a remarqué qu'une bonne
pipe, bien bourré, bien fumée, dure à peu près autant
qu'un prélude musical. C'est en fumant une pipe que
j'élabore la structure de mon ouvre en gestation.
Chaque bouffée marque un ensemble de mesures, délimite
une masse symphonique.
Un autre grand fumeur, Georges Simenon, n'a jamais
écrit une ligne de ses romans sans avoir la pipe à
la bouche :
- Parmi les requêtes absurdes que me vaut
ma notoriété d'écrivain, racontait-il un jour, je
peux citer celle du conservateur d'un musée, en Californie,
me demandant instamment pour ses collections, la propre
pipe du commissaire Maigret. Il paraît que diverses
personnalités des Etats-Unis ont légué leur pipe préférée
à ce musée. Le conservateur voulait y joindre celle
de Maigret et faire du tout une vitrine spéciale.
- La lui avez-vous envoyée
- J'ai failli le faire,
pour m'amuser, puis je me suis ravisé. Si cela s'était
ébruité, tous mes lecteurs américains auraient voulu
posséder l'une des pipes de Maigret. Je ne tenais
pas à monter ou à subventionner une fabrique de pipes.